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  • Olivier Francheteau

Il n'y a pas de meilleure compagnie que la décoration

Maximalisme, wabi sabi, hygge, bohème chic, etc, les nouveautés en décoration ne manquent pas, mais devez-vous vraiment suivre toutes ces nouvelles tendances ? Ne serait-il pas préférable de développer votre propre style pour mieux raconter votre histoire et percevoir la décoration comme une amie qui vous tient compagnie pour la vie ?

Un petit miroir doré pour se souvenir du passé


Si vous suivez mon travail, vous n’êtes pas sans savoir que je suis assez opposé aux nouvelles tendances en décoration qui seront rapidement démodées l’année suivante. Ces modes éphémères incitent à la surconsommation quand l’heure est à la sobriété écologique et, surtout elles n’épousent en rien la personnalité de l’occupant des lieux. Il n’y a pas de « sens de la maison » comme l’appelle Mario Praz, critique d’art et auteur de Histoire de la décoration d’intérieur. Dans un décor aussi accueillant qu’intensément habité, Mario Praz lit le signe d’un certain rapport à la connaissance qui irrigue toute la personne, cherchant via la décoration à exprimer une sorte d’extension artistique de soi. Il s’agit bien ici de plonger dans sa propre histoire et d’y puiser les inspirations nécessaires pour nourrir la décoration. Procéder ainsi aide à dépasser les modes et à cultiver un intérieur comme on cultive son jardin selon Voltaire. Chaque accessoire acheté résulte donc d’un écho à sa propre histoire, d’un coup de coeur aussi naturel que personnel. L’objet se voit alors adopté, intégré, conservé avec soi, déménagement après déménagement, en le laissant témoigner de son influence au fil du temps. Le sociologue Hartmut Rosa parle même de compagnonnage : les accessoires de décoration, le mobilier que l’on garde longtemps deviennent partie intégrante de notre identité et de notre histoire. Le moi s’étend alors vers le monde des choses, et les choses à leur tour deviennent des habitantes du moi.


Ce compagnonnage atteint probablement son paroxysme avec la mort qui permet de mesurer à quel point les personnes débordent sur les choses, et inversement. Il nous est à tous arrivé de visiter la maison d’un défunt et d’imaginer qu’il va réintégrer les lieux tant sa présence est palpable par la force du décor qui entretient un lien fort avec le défunt tant il est incarné.

Un moulin à café peut trouver aussi sa place dans une cuisine contemporaine


2 autres exemples illustrent la force de ce compagnonnage. Mes parents ont malheureusement vu leur maison brûler en 2020, et ils m’ont confessé qu’ils avaient l’impression de renaître après avoir tout perdu dans ce tragique incendie. Ils se sentent dorénavant comme vierges de toute histoire puisque ne pouvant plus matériellement témoigner de leur parcours de vie. Logés temporairement dans une location durant les travaux, mes parents se voient déstabilisés par le manque de repères, par la perte de meubles familiers que l’on utilise tous les jours comme un fauteuil confortable pour faire une petite sieste après le déjeuner. Leur quotidien se trouve ainsi bouleversé et une toute nouvelle décoration est à imaginer pour raconter à nouveau leur histoire.


Enfin, et de manière plus positive, chaque retour de vacances souligne l’attachement que l’on porte envers son home sweet home. Quel bonheur d’arriver à la maison et de retrouver ses objets, son intérieur si personnel, la douceur et le charme du foyer familial, comme un cocon enveloppant qui caresse, qui réconforte, et qui protège.

Un calendrier vintage avec Sissi, une belle madeleine de Proust


On note alors aisément que la décoration d’un lieu n’est pas anodine. Immanquablement la décoration raconte un statut social, une histoire, une passion, une culture, un territoire. Le rôle du décorateur est de traduire intelligemment l’ADN protéiforme de son client et de le protéger contre les modes, contre la facilité à acheter sans avoir une vision globale de son intérieur. Le rôle du décorateur est d’éveiller la rêverie qui sommeille dans chaque client, et de lui donner de l’ampleur pour in fine un maximum de bien-être. Si le client est le seul à connaître entièrement son histoire, le décorateur est le seul à pouvoir valoriser cette histoire grâce à son savoir faire tant par la créativité de son projet que par le choix des matières, matériaux, et couleurs. Il est le seul grâce à une distanciation nécessaire à pouvoir magnifier la beauté d’une vie.


Crédit photos Loïc Thébaud